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« Je ne connais pas les responsables de ces diagnostics erronés »
Depuis des années, Rod Vienneau s'est demandé qui l'on protégeait ainsi.
Il soupçonne que l'Église catholique romaine, blâmée parce que les institutions lui appartenaient, a elle-même été manipulée par les psychiatres qui se remplissaient les poches de subsides des compagnies pharmaceutiques, des agences de renseignements et du gouvernement fédéral canadien. (Voir aussi « La lobotomie chimique ».)
Au début des années 1950, le gouvernement fédéral du Canada a retiré les fonds dédiés à l'éducation pour les réinvestir dans le secteur de la santé. De ce point de vue, le Mont Providence, alors administré par les Soeurs de la Providence, était considéré comme un établissement à vocation éducationnelle et, en tant que tel, ne pouvait être financé.
Par contre, le gouvernement Duplessis estima que le Mont Providence, reconnu comme un institut de rééducation et de réhabilitation, devait être considéré comme un établissement de santé. Même si Mont Providence était affilié à Saint-Jean-de-Dieu, Ottawa ne changeait pas d'idée. Un peu plus tard, le gouvernement provincial conseilla aux Soeurs de la Providence de changer la vocation de leur institut afin de recevoir du financement.
En 1954, une entente portant sur 3 millions de dollars fut signée, ce qui signifia le changement de vocation de l'école qui devint un hôpital psychiatrique; tout objectif éducatif fut donc abandonné16.
Dans une lettre adressée à Justice et Liberté concernant les actes abusifs commis à Mont Providence, la porte-parole de l'hôpital, Johanne Gagnon, s'est empressée d'admettre que les Orphelins avaient été victimes d'une erreur de diagnostic.
« Les Soeurs de la Providence étaient responsables de l'éducation de ces enfants », a-t-elle écrit. Elles continuèrent à dispenser des cours aux enfants même après que le gouvernement Duplessis leur ait accordé des fonds et ait interdit de poursuivre l'éducation de ces « malades mentaux », expression qui était alors utilisée pour identifier les gens atteints d'une déficience intellectuelle. Le Mont Providence, comme plusieurs autres établissements, accepta qu'on appelle ainsi leurs jeunes protégés. « Je ne connais pas les responsables de ces diagnostics erronés. »
« Des camps de concentration ici, au Québec »
Rod Vienneau croit effectivement que plusieurs enfants innocents ont été utilisés comme cobayes humains après que le gouvernement du Canada et les États-Unis aient mis en commun leurs intérêts.
Pour témoigner de la dominance du domaine psychiatrique à l'époque, disons que plus de 50 millions de dollars avaient été affectés à la construction de nouveaux instituts psychiatriques entre 1952 et 1962. « Mais pas un sou de ces investissements n'a été dépensé pour améliorer les soins ou les services aux patients », releva l'Ombudsman du Québec, M. Jacoby 17. Pendant ce temps, les enfants y vivaient dans d'horribles conditions.
« La falsification des dossiers, les mensonges racontés aux familles et les horribles expériences sont atrocement semblables à ce qui se passait avec les programmes nazis visant à éliminer les "indésirables" », a déclaré M. Vienneau. Dans ce cas-ci, les indésirables étaient de pauvres enfants normaux nés hors mariage ou dont les familles ne pouvaient pas s'occuper. Certains avaient même été placés là par leurs parents afin qu'ils bénéficient d'une bonne éducation.
Rod Vienneau n'est pas le seul à comparer les institutions psychiatriques du Québec aux groupes nazis. Les actes abusifs commis sur les Orphelins dans les années 1950 et 1960 se sont produits pendant la même période que celle durant laquelle le Dr Ewen Cameron menait de funestes essais à l'Université McGill. (Voir aussi « Les expériences sur le contrôle de l'esprit »)
Ewen Cameron, connu pour ses pratiques barbares et son penchant pour opérer sans l'autorisation des patients, en a mutilé plus d'un en administrant des électrochocs, des lobotomies et des drogues, dont la chlorpromazine et le LSD. En tant qu'expert international en psychiatrie, le Dr Cameron a agi à titre de président de l'Association des médecins psychiatres du Québec, de l'Association des psychiatres du Canada, de l'Association américaine de psychiatrie et de l'Association mondiale de psychiatrie.
En 1986, après avoir étudié les expériences qu'avait menées Ewen Cameron à l'institut Allan Memorial de l'Université McGill, le Dr George Cooper, un médecin canadien, a tiré les mêmes conclusions que Rod Vienneau.
« On aurait dit des camps de concentration. Je ne veux pas faire cette comparaison, mais nom de Dieu ! on ignorait tout de ce qui se passait, et ça se passait sous nos yeux », a confié Cooper18.
En 1988, quelques-unes des victimes du Dr Cameron ont reçu du Département américain de la Justice une compensation à la suite d'un règlement hors cour totalisant 750 000 dollars. De plus, en novembre 1992, le gouvernement canadien annonçait qu'il verserait une somme de 100 000 dollars à toutes les victimes des expériences.
Une source a divulgué à Justice et Liberté que les Orphelins auraient reçu des traitements à l'institut Allan Memorial, et le journal a entamé une enquête à ce sujet.
Peur d'aller chez le médecin
« Même si plusieurs préféreraient ne pas croire à de telles histoires, même si on n'y croit pas, l'injustice continue et on risque de voir des crimes similaires se reproduire », souligne Carol Rutz.
Encore aujourd'hui, les Orphelins de Duplessis vivent avec un diagnostic de trouble mental dans leur dossier, même s'ils ont essayé pendant des années de s'en débarrasser – un stigmate qui les hante sans cesse. Clarina Duguay, tout comme d'autres Orphelins, a même peur d'aller voir un médecin en cas de problème de santé. La menace de se faire enfermer encore plane sur leur existence et restera pour eux un cauchemar tant que le diagnostic de trouble mental restera à leurs dossiers.
« Tous les Orphelins, même ceux qui ne sont plus là et qui ne peuvent se prononcer, méritent que la vérité soit rendue publique, souligne Carol Rutz. Il faut avoir le courage de regarder la vérité en face plutôt que de l'éviter afin de se protéger. »
M. Lighter, procureur montréalais, se joint à Mme Rutz pour réclamer justice. « Il y a matière pour que soit tenue une enquête publique, une bonne fois pour toutes, a-t-il dit. C'est la seule façon de savoir exactement ce qui s'est passé et de connaître le rôle de chacun dans cette histoire. »
Louise Harel, depuis longtemps active sur la scène politique du Québec, a soutenu les Orphelins dans leur quête de vérité et de justice. Le 6 juin 2005, elle fut nommée à la tête de l'opposition officielle à l'Assemblée Nationale du Québec.
Elle a confié à Justice et Liberté que la mention de « malade mental » devrait être éliminée de leurs dossiers et que l'on devrait se poser des questions sur les nombreuses lobotomies qui ont été effectuées par le passé.
Après son entrevue avec le journal et après qu'elle eut reçu des renseignements détaillés de la part de Rod Vienneau, Mme Harel a écrit une lettre au nom des Orphelins à Michelle Courchesne, alors ministre de l'Emploi et des Programmes sociaux. Elle y mentionnait, entre autres, les difficultés rencontrées par les Orphelins et l'enjoignait de contacter Rod Vienneau.
Pour Rod Vienneau et ses collègues, les injustices qu'on a fait subir à des enfants innocents sont un rappel constant qu'ils doivent continuer à se battre pour ceux qui ont péri et pour ceux qui ne peuvent se défendre eux-mêmes.
« Quand les Orphelins seront-ils vraiment libres? a demandé Rod Vienneau. Avant qu'ils ne meurent, j'espère. Mais tant et aussi longtemps que le stigmate de la maladie mentale les suivra, ils ne pourront être vraiment libres. Même aujourd'hui, les Orphelins vivent encore dans "La grande noirceur". Nous voulons que justice soit faite et qu'on nous dise enfin la vérité. »
Nous tenons à souligner la contribution de Anne Hogarth et de Sheila MacDonald à cet article.
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