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L'horreur cachée
Clarina et Simonne, deux des quelque 3 000 Orphelins de Duplessis vivants, ont été privées de leur enfance et de leur droit à l'éducation.
Ayant*elles-mêmes emprunté le nom du premier ministre de l'époque pour se nommer, la plupart des victimes n'étaient pas des orphelins proprement dit, mais plutôt des enfants que leur famille ne pouvait prendre en charge ou des enfants illégitimes nés de filles-mères. Même s'il n'y a pas de registre officiel, on estime à des dizaines de milliers et peut-être même à cent mille le nombre des Orphelins de Duplessis, sur une période couvrant quelques décennies.
Bien qu'elles aient subi de nombreux sévices, Clarina et Simonne considèrent qu'elles ont eu plus de chance que les autres : Simonne a réussi à s'échapper après de nombreuses années, et lorsqu'elle mit sa famille au courant du martyre qu'elle avait subi, ils sont allés libérer Clarina le 8 mai 1953.
Comme plusieurs Orphelins de Duplessis, Clarina préfère ne pas parler de cette expérience, la reléguant au passé. À la suite de sa libération, elle alla travailler comme couturière à Montréal, abandonnant ainsi la carrière d'hôtesse de l'air dont elle avait toujours rêvé mais restant tout de même reconnaissante de s'en être sortie vivante.
En 1965, elle fit la connaissance de Rod Vienneau, chanteur-compositeur qui travaillait aussi dans les mines et dans la construction. Ils se marièrent au mois de mai de l'année suivante. Durant des dizaines d'années, elle garda pour elle les horreurs qu'elle avait vécues à Saint-Julien.
Lorsque la vérité sur les Orphelins de Duplessis commença à faire surface, dans les années 1990, Clarina partagea alors ce qu'elle avait vécu avec son mari et, par la suite, avec Justice et Liberté.
Les enfants victimes de crimes : leur vie a été dévastée
Rod Vienneau, fondateur de la Commission pour les victimes de crimes contre l’humanité, représente les survivants désirant aller de l'avant et régler leurs comptes avec les psychiatres et les instances gouvernementales impliqués dans ce drame.
Après avoir obtenu le dossier médical de Clarina, conformément à la Loi sur l'accès à l'information, M. Vienneau a enquêté sur les mauvais traitements ayant été rapportés par les Orphelins. Il a également été l'instigateur de marches de protestation, de campagnes épistolaires et d'autres événements visant à sensibiliser le public aux injustices qui ont été commises dans de nombreuses institutions, tel que Mont Providence, orphelinat à vocation scolaire qui, en un seul jour, a été transformé en hôpital psychiatrique.
M. Vienneau a déclaré qu'à cet endroit, appelé maintenant l'Hôpital psychiatrique de Rivière-des-Prairies, « les classes étaient vidées de leurs livres et de leurs pupitres et l'on mettait des barreaux aux fenêtres le soir venu. Ils transformaient les chambres en cellules. »
Au premier jour de la nouvelle vocation du Mont Providence, les soeurs avaient troqué leurs habits religieux noirs et blancs pour des uniformes blancs, signe troublant de la conversion de l'établissement en hôpital psychiatrique.
« Avant ce jour, les enfants y avaient le droit de vivre, a constaté Vienneau. Ils pouvaient apprendre et ils pouvaient jouer. Mais tout cela a changé et les cours se sont transformés en travaux forcés. L'école était disparue. »
Il affirme que les institutions psychiatriques du Québec « ont utilisé les Orphelins de Duplessis pour exécuter les basses besognes. »
Selon M. Vienneau, de jeunes enfants placés sous la tutelle de l'État ont été dégradés et déshumanisés; exploités sous la contrainte de la douleur et de la punition et condamnés aux travaux forcés. Plutôt que d'apprendre à lire et à écrire, ils devaient balayer les planchers et les couloirs, laver le linge des adultes déjà internés, laver ceux d'entre eux qui, à cause de la drogue, des électrochocs ou des lobotomies, étaient incapables de le faire eux-mêmes et effectuaient d'autres tâches inférieures, souvent trop exigeantes, pour accommoder les psychiatres.
Stigmatisées
Tout comme les parents de Simonne et Clarina, les familles qui plaçaient leurs enfants dans les orphelinats québécois avaient toutes reçu la promesse que les jeunes y recevraient une bonne éducation.
Or, pendant de nombreuses années, les psychiatres les ont déclarés atteints de troubles mentaux ou, encore, arriérés. Les enfants étaient ensuite transportés dans des hôpitaux psychiatriques ou dans des établissements qui, tel le Mont-Providence, étaient ensuite convertis en institutions psychiatriques. La vocation d'institut psychiatrique permettait aux établissements de recevoir presque « le double de la somme accordée normalement à un enfant, et quelquefois plus, selon la manière dont il était classé et l'endroit où il était gardé. »
Des enfants sains, dont les faibles rendements lors des tests d'intelligence étaient plutôt attribuables au manque d'éducation, ont été stigmatisés par des noms tels que « idiot » ou « imbécile » — des noms qui ont détruit leur estime d'eux-mêmes et leur vie, et qui les hantent encore aujourd'hui.
Les preuves découvertes par Justice et Liberté depuis 1999, année où a débuté l’enquête, indiquent que les Orphelins de Duplessis représenteraient le cas le plus grave de sévices infligés à des enfants institutionalisés en Amérique du Nord.
La mort ou la disparition de tant d’enfants et de jeunes adultes, plus exactement 50 000 selon l’estimation de Rod Vienneau, pousse les défenseurs des droits de l’homme à réclamer une enquête approfondie, tout particulièrement sur les psychiatres et les individus qui ont tiré profit de ce drame.
Des diagnostics erronés se sont soldés par 25 ans d'incarcération.
Jusqu’à présent, aucune instance judiciaire ou commission pour les droits de l’homme ne s’est penchée sur la présumée tragédie. De plus, aucun des psychiatres impliqués directement ou indirectement dans les actes criminels posés envers les Orphelins (incluant l’administration de drogues, les électrochocs et les lobotomies), n’a été accusé, malgré les évidences de duplicité, de manquement au devoir et des préjudices.
Par exemple, le 22 juin 1967, Louis Roy, psychiatre à Saint-Michel-Archange (institution psychiatrique de Québec, maintenant l'hôpital Robert Giffard), a examiné en clinique externe un des Orphelins, M. Joseph Sylvestre. Après l’avoir examiné, le Dr Roy a omis d'enlever de son dossier le diagnostic erroné qui le suivait depuis l’enfance.
En 1971, quatre ans plus tard, M. Sylvestre demanda au Dr Roy de l’aide dans ses recherches d'emploi, suite à quoi ce dernier lui envoya une lettre dans laquelle il admettait que le patient n’avait jamais souffert de troubles mentaux.
« Vous n’avez jamais été malade mental et vous êtes un homme sain », lui aurait dit le Dr Roy.
En 1992, le scandale fut dévoilé par le Journal de Montréal. Lorsqu'on contacta le Dr Roy pour vérifier les faits, ce dernier non seulement les confirma, mais appela aussi le patient « son bon ami JS »3.
En 1962 déjà, un organisme gouvernemental, la Commission Bédard, avait reconnu qu'aucun des Orphelins de Duplessis ne souffraient à cette période de troubles mentaux et qu'ils avaient été victimes d'un diagnostic erroné.
Malgré cette conclusion, le Dr Roy n'a jamais été trouvé coupable de quoi que ce soit, même après qu'il eut admis par écrit que M. Sylvestre avait passé sans raison 25 ans de sa vie dans une institution psychiatrique dont il était le directeur.
Ce dernier, maintenant âgé de 75 ans et retraité, a déclaré à Justice et Liberté qu'il admettait avoir faussement diagnostiqué M. Sylvestre, prétextant que le diagnostic avait déjà été donné quand il l'avait pris comme patient et que, par le passé, les choses étaient différentes.
Il a admis qu'aucune mesure disciplinaire n'avait été portée contre lui car M. Sylvestre avait reçu des médicaments, mais pas d' électrochocs ou de lobotomies. Il déclina tout commentaire sur la pertinence d'une enquête publique relative au drame vécu par les Orphelins de Duplessis, même s'il admet avoir été témoin d'actes abusifs lors de son séjour à Saint-Michel-Archange. À un âge avancé, il désirait plutôt oublier le passé.
« Peut-être veut-il oublier, mais lui et d'autres psychiatres ont tout de même semé le mal et la destruction, et leurs victimes, elles, vivent ce cauchemar tous les jours de leur vie », a déclaré M. Denis Côté, porte-parole québécois de la Commission des Citoyens pour les Droits de l'Homme**. Les Orphelins ont été condamnés par les psychiatres à la dégradation, à la misère et même, dans plusieurs cas, à la mort. Quand la lumière commença à se faire sur les événements, les psychiatres ont travaillé à limiter les dégats afin de protéger leurs acquis et leur réputation. Ils n'ont absolument pas aidé les survivants. »
* Maurice Duplessis fut premier ministre du Québec de 1936 à 1939 et de 1944 à 1959. Il a été accusé de viol des droits civiques, de fraude électorale, d'abus de pouvoir et de bien d'autres choses; la période pendant laquelle il a gouverné s'est inscrite dans l'histoire du Québec comme la « Grande noirceur ».
** La Commission des Citoyens pour les Droits de l'Homme est un organisme indépendant qui a été mis sur pied en 1969 par l'Église de Scientologie, afin d'examiner et de dévoiler les violations aux droits humains impliquant la participation d'entités psychiatriques.
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